C'est peut-être l'un des plus beaux regard de Christ souffrant qui soient. Son humanité bouleverse. Il s'accorde à la bouche suppliante. Il exprime une lassitude extrême, comme si le Christ allait mourir là, devant nous, à l'instant même où on le contemple. Sans doute est-ce ce sentiment de fragilité terriblement humaine qui m'a impressionné et m'impressionne encore lorsque je vais à Brioude – et même lorsque je regarde, comme en ce moment, la reproduction de son visage sur une carte postale.
Parlant de l'Homme de douleur, une gravure de Dürer, le philosophe Georges Didi-Huberman, dans son livre Devant l'image (éditions de Minuit), écrit que « le Christ souffrant est une blessure dans l'image ». Ce qui revient à dire que la représentation n'est pas un spectacle car elle est elle-même affectée par la souffrance de ce qu'elle représente. En se référant aussi directement à la Crucifixion peinte au début du XVIe siècle par Mathis, Adel Abdessemed aurait dû le comprendre : à la blessure du Christ correspond la blessure de l'image, c'est-à-dire notre propre blessure. Aussi, mettre la souffrance en spectacle – même pour dénoncer je-ne-sais-quelles violences de ce monde – est un contre-sens.
Que la douleur du Christ représenté soit notre douleur à tous, croyant ou pas, chrétien ou pas – voilà bien l'un des mystères de l'art. Dans la période de narcissisme artistique dans laquelle nous vivons, une telle représentation universelle de la douleur des êtres n'existe pas, ou si peu – elle s'abîmerait immanquablement dans le pathos. On lui préfère le discours et le spectacle. Pourtant à cinq siècles de distance, les Christ de Colmar et de Brioude disent encore sur moi des chose que j'ignore. La contemplation d'une œuvre d'art n'a pas de fin.
Source et illustration: Télérama
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire